Je doute, donc j′écoute

Par Doris Vargas-Hordosch

Dans le monde actuel et complexe le doute est de mise. Faut-il donc se résigner à vivre dans un état permanent d’incertitude, ou la Bible propose-t-elle une ouverture ?

Nous sommes les héritiers de la pensée de Descartes qui disait : « Je pense donc je suis ». Pour en être arrivé là, il a fallu tout remettre en cause, balayer toutes sortes de convictions et opinions, l’expérience par les cinq sens, voire l’existence de Dieu et la religion. Aujourd’hui, l’exigence de tout aborder par la raison et de tout mettre en question fait partie de notre vie, comme l’air que nous respirons… Impossible de rester en apnée ! Pourtant, il y a quelques mois, à la fin du Grand débat qui a mis en mouvement différentes idées, propositions et plaintes dans notre pays, certains intellectuels ont osé dire à notre président qu’il ne doutait pas assez, qu’il était, en quelque sorte, incapable de revisiter ses positions bien réfléchies et bien argumentées. Faudrait-il donc arriver à douter du doute ? Quelles sont les limites de cette mise en question permanente ?

Côté chrétien, le doute a mauvaise presse. Ne lisons-nous pas dans la Bible : « Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu, celui qui s’approche de lui doit croire… » (Hébreux 11.6) ? Et Jésus n’a-t-il pas reproché à son disciple Thomas de douter ? Foi et doute paraissent donc s’exclure. C’est bien pour cette raison que les chrétiens sont souvent perçus dans la société comme naïfs, rigides et arriérés dans leurs prises de position face aux questionnements bien complexes de notre époque.

Nous voulons donc nous mettre en mouvement et accompagner Thomas pour voir si dans la Bible, il y a également une place pour le doute en tant qu’espace permettant d’interroger des certitudes trop figées et de rester disponible pour l’inattendu.

Tout d’abord, rappelons que la Bible n’a pas été écrite à l’époque des Lumières, mais bien avant. Le doute n’est donc pas considéré comme un acte de réflexion ou de mise en question, mais plutôt comme un « non-choix », un « non-positionnement », une hésitation sans fin. Parfois, il est aussi l’équivalent de l’incrédulité, de l’incapacité, de la difficulté de croire. D’autre part, croire n’est pas simplement « admettre, penser » ; c’est plutôt de l’ordre de l’adhérence, comme une ancre jetée dans la mer s’accroche au fond et assure la sécurité du navire.

Suivons donc Thomas. Selon l’évangile de Jean (chapitre 20), après sa résurrection, Jésus va à la rencontre de ses disciples barricadés derrière des portes fermées. En leur souhaitant la paix, il leur montre ses mains et son côté (qui avaient été transpercés sur la croix) et les disciples se réjouissent de voir leur Seigneur ressuscité. Ils racontent l’expérience à Thomas qui n’a pas vu Jésus ressuscité. Il dira alors cette parole : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous et ma main dans son côté, je ne croirai pas ! » (Jean 20.25). Depuis ce moment-là, on lui a collé l’étiquette d’homme qui doute, on lui a reproché de manquer de foi. Pourtant, Thomas ne demande rien d’autre que ce que Jésus, de sa propre initiative, a montré aux autres disciples. De quel droit l’accusons-nous ?

En fait, l’histoire de Thomas nous enseigne comment grandir par le biais du doute. Thomas n’est pas tant celui qui doute, mais celui qui cherche à tout éprouver par lui-même. Il ne se contente pas de croire ce que les autres lui racontent. Il veut voir et toucher par lui-même. Lorsque nous sommes ébranlés dans notre foi, en proie à des situations éprouvantes, nous pouvons nous mettre à l’école de Thomas. La foi a besoin d’expérience1. Sans expérience, elle perd sa saveur et ne devient que croyance, opinion. Mais il faudra aussi accepter la réponse inattendue de Jésus. En effet, lorsque huit jours plus tard, Jésus apparaît de nouveau aux disciples, il répond à la demande de Thomas et Thomas peut voir, Thomas peut toucher. Qu’est-ce que cela veut dire pour lui ? Que le Seigneur l’a entendu ! Qu’il tient compte de sa demande, de son cri, de ses besoins. Et Thomas répondra par une magnifique déclaration de foi (Jean 20.28) (voir article en p.4-5). Il ne déclare pas simplement que Jésus est Dieu, mais c’est une parole personnelle par laquelle il exprime comment la rencontre avec le Ressuscité l’a touché au plus profond. Jésus est pour lui quelqu’un à qui il appartient désormais. Comme Jésus a accepté le doute de Thomas, son expérience de foi a pu s’épanouir, s’approfondir.

Pourtant Jésus lui dit aussi : « Parce que tu m’as vu, tu as cru ? Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! » (Jean 20.29) Je retiens surtout que cette réponse surprenante de Jésus n’est pas un reproche, mais une interpellation, voire une béatitude2.

On pense souvent que ces paroles sont destinées à tous les chrétiens qui croiront sans avoir eu le privilège de voir et toucher Jésus. Pourtant, si notre foi peut s’identifier avec celle de Thomas, nous devons donner un sens différent à cette parole. Il y a en effet deux chemins : il y a des moments où la foi est confirmée par des expériences et des sensations, mais il n’est pas possible de forcer l’expérience. Il y a aussi des moments où l’on est confronté à un désert, à l’obscurité, au vide. Jésus nous dit que la foi peut, par moment, dépasser l’expérience, qu’elle peut continuer à exister même lorsque Dieu semble absent, même dans la maladie et les épreuves. Si Jésus adresse cette parole singulière à Thomas sous la forme d’une béatitude c’est qu’elle contient en quelque sorte la promesse d’y être accompagné. Jésus lui-même n’a-t-il pas dû affronter cette obscurité à la croix ?

Revenons au doute. Il est évident que le doute tel que le décrit la Bible n’a rien à voir avec la mise en question systématique et purement intellectuelle. En fait, le doute tel qu’il ressort dans l’histoire de Thomas semble davantage lié à une écoute attentive qui crée un espace ouvert dans lequel tout devient possible. Le Jésus de la Bible me touche car il tient compte des besoins et des fragilités humains. En même temps, il lance aux hommes et femmes de toutes les époques des défis leur permettant d’aller plus loin. Il leur procure aussi la sécurité dont ils ont besoin pour grandir et respecte toujours leur liberté.

Nous vivons une époque compliquée et complexe. L’exemple de Thomas nous apprend qu’il n’est pas toujours utile de tout décortiquer, de trouver des arguments pour tout et son contraire. Que Dieu lui-même est à notre écoute et que l’écoute de l’autre ouvre un espace à des possibles insoupçonnés.

  1. Anselm Grün, Petit manuel de guérison intérieure, Albin Michel, 2001, p. 85-86.
  2. Matthieu 28.17 relate aussi que « certains eurent des doutes ». Jésus ne leur fait pas de reproches mais leur répond en les rassurant que tout pouvoir lui a été donné… et leur donne la mission d’aller faire des disciples.

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