Les idées reçues

Jean-Michel MARTIN

• Conseiller et formateur accrédité en relation d′aide,
• Membre titulaire du Syndicat national des Praticiens en psychothérapie,
• Aumônier au Centre hospitalier d′Annecy et Genevois
• Membre de l′église adventiste de Collonges-sous-Salève.

Notre siècle est celui de la communication, de la libre circulation des biens et des personnes, et aussi celle des idées, qui parfois sont tenaces et se répandent facilement, souvent bien loin de la vérité ou de la réalité. Les épinards contiennent énormément de fer, le rouge excite les taureaux, l’homme descend du singe. Le Titanic s’est montré submersible et la ligne Maginot contournable, pourtant l’irrationnel et la rumeur ont encore de beaux jours devant eux, parfois alimentés par la théorie du complot et le manque de repères1.

Il n’est pas évident d’épingler quelques-unes de ces fausses vérités tellement elles sont ancrées dans nos consciences et dans l’inconscient collectif, et tellement la science est remplie d’idées reçues qui ne doivent pas être acceptées sans les interroger.

Les épinards sont riches en fer ou comment Popeye s′avère être un imposteur

Nous pouvons affirmer sans peur que Popeye est un fierà- bras sans vergogne, un charlatan de l’élixir, quitte à susciter l’opprobre de quelques-uns. Le plus célèbre des marines américains a une santé de fer, un moral d’acier, mais, contrairement à ce qu’il a voulu nous faire croire pendant des dizaines d’années, il ne tire pas sa force exceptionnelle de la vertu alimentaire des épinards.

Venue de Perse, cette plante aux graines épineuses (espanach en arabe), contient du fer. Avec ses 3 milligrammes de métal pour 100 grammes de légumes frais (une fois cuit, c’est la débandade), elle ne s’en sort pas trop mal. Elle est pourtant moins riche en fer que d’autres fruits ou légumes, comme les lentilles ou des aliments comme le sucre, les oeufs … Le rappel de quelques faits historiques va nous aider à éclairer notre lanterne : en 1890, un chercheur américain analysa une feuille d’épinard, mais sa secrétaire eut le malheur de commettre une erreur de frappe à la ligne iron (fer). Cette simple erreur de virgule (30 milligrammes au lieu de 3), a fait l’objet d’une correction2 et des chercheurs allemands ont rétabli la vérité, mais en vain. Dès 1933, les dessinateurs Dave et Max Fleischer s’étaient emparés de ce légume et l’avaient transformé en potion magique pour leur nouvel héros, Popeye, le mangeur d’épinards nouvelle icône de l’optimisme et du vitalisme américain. La propagande nationaliste durant les jours maigres de la Seconde guerre mondiale fit le reste. La puissante Amérique était « assez forte pour finir la guerre parce qu’elle mangeait des épinards » pouvait-on entendre dans la propagande de l’époque, or, les Américains se sont trompés, et avec eux le monde entier. Nous sommes néanmoins contents qu’ils se soient engagés en faveur de la libération de notre pays, qu’ils nous aient offert une belle histoire d’amour, qui, bien qu’agitée, ne connaît guère les affres de la rouille.

Il y a bien d’autres idées reçues dont nous avons du mal à nous défaire et nous aimerions en présenter quelques-unes.

Le rouge excite les taureaux …

La tauromachie, c’est l’habit de lumière des toreros, la cape rose et jaune en soie, la muleta en flanelle rouge du matador, la foule qui applaudit. La tauromachie, c’est la couleur, comme Goya, le flamenco ou les jardins d’Andalousie. Pour le taureau, la corrida, c’est en noir et blanc. On devrait dire au matador que s’il utilisait en guise de muleta un pacifique drapeau blanc, cela ne changerait rien. Parmi les animaux qui ont droit à la couleur, on peut citer le goujon, la tortue, le lézard et les oiseaux diurnes. Les écureuils et les primates, vivant dans les arbres et mangeant des fruits. L’être le plus sensible au rouge est peut-être l’homme. Cette couleur est capitale et flamboyante, séduisante ou effrayante : drapeau communiste ou drapeau nazi, armée rouge, bérets rouges, rouge à lèvre, rouge cardinal, rouge de la braise et de la lave, rouge des pompiers, et des Ferrari, rouge de la muleta. Avec le rouge du sang, l’homme entretient un rapport ambigu, effrayé et fasciné, codifié jusqu’à la perfection pour la tauromachie. La Bible dit dans Lévitique 17.11 «… la vie de la chair est dans le sang » : quand coule le sang, la vie s’écoule ou s’enfuit.

C′est scientifique, c′est prouvé …

Le savant, on le sait, est rationnel, mais en même temps c’est un fou, un original, un excentrique. Il rêve d’eau de jouvence et de plomb devenu or. Il est un apprenti sorcier. Il joue au Docteur Folamour et bricole des virus. Il est un professeur Tournesol. Il perd la tête à force de la diriger vers le soleil. Le scientifique, lui, est un être logique, rigoureux, rationnel, impartial. Un saint Thomas du microscope. Hélas, l’homo scientificus est souvent homme avant d’être scientifique. Comme tous les humains, il lui arrive de dissimuler, mentir, tricher, frauder… Contrairement à sa réputation, il peut être fragile, irréfléchi et parfois il se laisse guider par les sirènes de son époque. Grande est alors la tentation de trafiquer les chiffres pour les rendre plus convaincants, de modifier la démonstration pour arriver au résultat tant désiré ou attendu …

Erreurs individuelles, erreurs collectives. Ainsi aujourd’hui on veut du tout génétique. L’idée rousseauiste de l’homme bon de nature, conditionné par son environnement, a cédé la place à une vision calviniste d’une prédestination par les gènes. Ainsi le gène de l’alcoolisme et celui de la violence, sans oublier celui de l’homosexualité que plusieurs laboratoires américains s’échinent actuellement à débusquer.  Qu’importe que l’échantillon statistique soit insuffisant, les conditions de l’expérience douteuses et les interprétations plus ou moins fantaisistes, les revues scientifiques les plus prestigieuses, d’ordinaire très critiques, s’arrachent ce genre de révélation. Le public est ravi, les dirigeants y puisent une légitimation de leur pouvoir, tandis que les marginaux concernés peuvent faire appel de cette singularité pour réclamer un statut à part.

Certaines de ces erreurs sont aussi des bourdes qui ont échappé à la sagacité des scientifiques chargés de vérifier la qualité du travail accompli, sa fiabilité, sa validité et sa relevance. D’autres, au contraire, sont intentionnelles et difficiles à déceler, car elles impliquent de lourdes retombées économiques. Parfois, l’homme scientifique est aussi victime de ses propres désirs, dont celui d’avoir raison, d’être le premier, d’être enfin reconnu est honoré3.

Dans un de ses ouvrages, le physicien français bien connu Louis Leprince-Ringuet en parle non sans humour, montrant les limites d’une pensée causale unique : « … donnez une puce à un polytechnicien ; il lui coupe une patte et lui ordonne : « Saute ! », et la puce saute. Il lui coupe deux autres pattes et lui dit : « Saute! », et la brave puce, dans un ultime effort, saute. Puis il lui coupe à nouveau une patte et lui dit encore : « Saute ! », mais la puce ne bouge pas. Conclusion logique qu’il tirera de l’observation de ce phénomène : « Coupez quatre patte à une puce, et elle deviendra sourde »4.


REVUE ADVENTISTE MARS 2018

La Revue adventiste s’adresse avant tout au lectorat adventiste francophone européen. Elle peut également être lue par un public non adventiste. Elle existe depuis 1896.

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