La liberté de conscience

Repères historiques, philosophiques et théologiques

Frédéric Rognon

Professeur de philosophie à la Faculté de théologie protestante de l’Université de Strasbourg
Quand et comment la liberté de conscience a-t-elle vu le jour en France ?
Quels principes, notamment bibliques, ont soutenu son émergence ?
Retour aux sources historiques.

À quand remontent les origines de la liberté de conscience ? Le risque d’anachronisme est grand si l’on en cherche des traces, ne serait-ce qu’à titre de signes avant-coureurs, dans l’Antiquité grecque et dans la Bible. Et pourtant, les personnages d’Antigone (qui choisit d’accomplir les rites funéraires pour son frère Polynice malgré l’interdiction du roi Créon) et de Socrate (qui préfère obéir « au dieu plutôt qu’aux Athéniens » en continuant de philosopher) symbolisent la primauté de conscience sur les décisions des pouvoirs humains.

Il s’agit néanmoins de protestations isolées contre l’injustice, plutôt que d’un plaidoyer construit en faveur de la liberté de choix et de convictions. Il en va de même dans le corpus biblique, depuis les sages-femmes hébreux de l’Exode (qui refusent d’éliminer les bébés mâles de leur peuple1) jusqu’aux apôtres Pierre (« Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes »2) et Paul (« Soumettez-vous aux autorités, non seulement par crainte mais par motif de conscience »3) : la conscience (sunéïdèsis, en grec) s’apparente davantage au discernement de la volonté de Dieu qu’à l’affirmation de la légitimité de toute pensée singulière.

C’est cependant dans la tradition chrétienne qu’apparaîtra, au XVIe siècle, l’expression de la liberté de conscience au sens moderne. Significatif à cet égard est le débat entre Erasme et Luther, le premier prônant le « libre arbitre » de la conscience autonome4, et le second lui opposant le « serf arbitre », liberté de l’homme mais soumise à la Parole de Dieu5. La dialectique entre ces deux conceptions de la liberté de conscience se retrouvera tout au long de l’histoire de la pensée depuis la Renaissance. Dès les premiers temps de la Réforme, Sébastien Castellion ira plus loin qu’Erasme, en défendant, après la mise à mort de Michel Servet à Genève, le droit de douter à égalité avec le droit de croire6. Au XVIIe siècle, dans son Traité théologico-politique, Spinoza distingue liberté de pensée et liberté d’agir selon ses pensées, pour soutenir la légitimité totale de la première, qui ne menace en rien l’État tant qu’elle ne débouche pas sur des actes7 ; une telle prudence ne préservera cependant pas cette oeuvre contre sa saisie, puis son interdiction.

Quelques années plus tard, juste après la…[Lire la suite dans la revue « Signes des Temps » de Mars-Avril 2017]

Notes :

  1. Exode 1.15-17.
  2. Actes 4.19 ; 5.29.
  3. Romains 13.5.
  4. Didier Erasme, Essai sur le libre arbitre, 1524.
  5. Martin Luther, Du serf arbitre, 1525.
  6. Sébastien Castellion, Du droit de douter et de croire, d’ignorer et de savoir, 1563.
  7. Baruch de Spinoza, Traité théologico-politique, 1670.
Source : Signes des temps - Mars-avril 2017

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