JE VOUS SALUE…

MARIE, LA SERVANTE DU SEIGNEUR

Elle devait avoir entre quinze et dix-sept ans. Sa vie ne lui appartenait pas. Comme toutes les jeunes filles de son âge, elle avait espéré épouser un jour quelque beau garçon entrevu lors d’une fête de famille, ou lors de l’une des grandes occasions festives qui rassemblaient tous les gens du village. De sang royal, descendante de David1, elle pouvait espérer un bon parti.

Mais il en avait été décidé autrement. Marie était promise à Joseph, un veuf d’un certain âge, lui aussi de sang royal2, père de quatre garçons3 et de plusieurs filles4.

Marie avait aussi des liens de sang avec la lignée sacerdotale, Élisabeth, sa parente, ayant épousé un sacrificateur5. Si le Messie promis et attendu devait naître de cette union, et monter sur le trône, il serait à la fois roi et sacrificateur, ce qui ne s’était encore jamais vu dans l’histoire d’Israël6.

Que l’ange Gabriel, celui qui avait annoncé au prophète Daniel la venue du Messie au bout de soixante-dix semaines prophétiques7, vienne à la rencontre de Marie est donc dans l’ordre des choses. Le Messie devait être un descendant de David8. Si Marie est troublée par sa salutation, elle n’exprime aucun doute quant au choix de Dieu. Elle s’interroge seulement sur le « comment » de sa conception, car elle n’est que promise, et pas encore mariée9.

La réponse de l’ange a dû la mettre dans un grand embarras. Comment allait-elle annoncer qu’elle était enceinte du Saint-Esprit ? Qui allait la croire ? Comment Joseph allait-il prendre la chose ? On peut imaginer le dialogue :

— Joseph, je suis enceinte du Messie.

— Comment cela ? Tu m’as trahi ? Avec qui as-tu couché ?

— Avec personne, c’est un ange qui me l’a dit.

— Un ange ? La belle affaire ! Ce ne sont là que sornettes ! Dis-moi la vérité.

Et puis, il y a la famille et les habitants de Nazareth. Comment allait-elle les convaincre ? N’allaient-ils pas la considérer comme adultère, puisque les fiançailles assuraient déjà légalement le mariage ? Elle risquait la lapidation.

Mais Marie est confiante. L’ange n’a-t-il pas dit : Rien n’est impossible à Dieu ? Dans un acte de foi, véritable saut dans le vide, elle déclare : Je suis la servante du Seigneur ; qu’il me soit fait selon ta parole !. Et Luc d’ajouter : Et l’ange la quitta10. Comme pour dire : Et maintenant, tu assumes. Marie reste seule face à son destin. En fait, elle reste libre pour pouvoir grandir au travers de sa nouvelle expérience. Pour elle, tout reste à découvrir.

Joseph, de son côté, ne sait pas trop comment se sortir de cette affaire sans faire de tort à la jeune Marie11. Son sommeil est agité tant la chose lui paraît incroyable. Aussi, un ange l’informe dans un songe que Marie ne divague pas. Marie est bel et bien enceinte du Saint-Esprit12. Heureusement que l’on croyait aux anges à l’époque, car aujourd’hui on prendrait tout cela pour des balivernes ! Enfantillages ? Naïveté ? Pensée magique d’une époque révolue ? Pas tant que cela, car viscéralement inscrit dans la foi chrétienne. Jésus est la Parole faite chair en Marie13.

Innombrables sont ceux qui vouent un culte à Marie parce qu’elle a porté le Christ en son sein. Jésus étant le Fils de Dieu, on en a même fait la mère de Dieu. Il ne faudrait cependant pas oublier que le privilège de porter le Christ en soi ne lui a pas été réservé à elle seule. Il est vrai qu’elle est la seule à avoir porté physiquement le Fils de Dieu. Mais aujourd’hui, des millions de croyants peuvent porter en eux le Christ ressuscité et glorifié. De l’expérience de Marie, la Bible fait peu de cas. Seuls deux évangiles en parlent. Mais de l’expérience du croyant, tout le Nouveau Testament en fait état. Car désormais, c’est spirituellement qu’il faut juger de tout14.

Marie a porté en elle le Christ incarné. Toute femme croyante, et finalement quiconque accueille Jésus-Christ dans sa vie, peut se prévaloir de porter en soi le Christ ressuscité et glorifié, selon les termes mêmes de l’apôtre Paul : Christ en vous, (c’est) l’espérance de la gloire15.

Marie et le temple

Le mystère de l’incarnation est explicité par l’ange de la manière suivante : L’Esprit saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre16. Les termes employés évoquent la manifestation de Dieu sur le tabernacle du désert lorsque le jour où la Demeure fut montée, la nuée couvrit la Demeure, la tente du Témoignage17. De même que la nuée d’ombre et de lumière couvrait la tente et témoignait de la présence de Dieu, l’ombre de la gloire de Dieu est venue couvrir Marie, et attester de la présence en elle du Fils de Dieu18.

Ce parallèle entre Marie et la demeure de Dieu permet à l’apôtre Paul d’affirmer aux croyants de Corinthe que leur corps, c’est-à-dire leur personne tout entière, est le temple du Saint-Esprit qui est en eux19. Tous les aspects de notre vie de croyants sont destinés à refléter l’image du Christ ; tous nos actes, à témoigner de l’Esprit du Christ. Être chrétien, c’est une vocation à part entière.

En apprenant la grâce qui lui était faite, Marie a déclaré : Je suis la servante du Seigneur. Paul dit la même chose en d’autres termes : Vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes20. Le langage employé se réfère clairement à celui de l’esclavage antique. À la différence que la condition d’esclave est ici acceptée, accueillie comme une haute vocation. Elle veut se vivre de manière à honorer le maître dont les ordonnances sont définitivement tournées vers tous les humains, sans distinction aucune.

Marie est le type d’une réalité spirituelle, une réalité dans laquelle l’être nouveau qui se développe au sein du croyant irradie la personne tout entière et l’introduit dans une vie nouvelle. Il convient maintenant de définir cette vie glorieuse que le Christ offre au croyant.

En choisissant la voie de l’incarnation, le Verbe, le Fils de Dieu, a voulu vivre au plus près des humains. Bien qu’il puisse s’approcher d’eux par des apparitions, au travers de songes ou de visions ; en s’incarnant en Marie, il déplace la religion du temple ou de l’église à la rue. Le Christ est présent au monde au travers de ceux en qui il demeure. Le Christ, frère des hommes, devient frère au travers des hommes.

Marie et l′Église

L’Apocalypse de Jean offre une vision souvent reprise dans les sanctuaires dédiés à Marie. Une femme dont la gloire éclaire l’univers apparaît à Jean. Debout sur la lune et couronnée de douze étoiles, elle porte une robe aussi rayonnante que le soleil21. Elle est enceinte du Messie et se prépare à accoucher.

L’identité de cette femme est multiple. Il peut s’agir d’Ève, dont la postérité est menacée par le serpent22. Ou bien de Marie qui donne naissance au Messie23. Elle représente aussi l’Église dont la « postérité » garde les commandements de Dieu et le témoignage de Jésus24. Autant de symboles qui donnent à la femme en général un rôle décisif dans le plan du salut. C’est, en effet, au symbole d’une femme que la Bible a recours pour représenter le peuple que Dieu chérit25.

Il ne faut donc pas s’étonner que l’apôtre Paul fasse de même. L’Église est pour lui la fiancée du Christ26. L’image lui permet de comparer l’expérience de l’Église de Corinthe, ouverte à des discours fallacieux d’intégristes judaïsants, à celle d’Ève séduite par le serpent. Ou encore, à la nécessaire dépendance de la communauté des croyants à l’égard du Christ27.

S’adressant aux Galates, Paul leur dit : Mes enfants, pour qui j’éprouve de nouveau les douleurs de l’accouchement, jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous28.

L’apôtre se compare à une femme enceinte donnant le jour dans la douleur à des enfants. Dans la douleur, parce que les Galates qu’il a convertis se sont détournés de son enseignement. Aussi, dans la foulée, il compare les Galates à des femmes enceintes, eux aussi portant le Christ en eux, comme Marie.

Les images sont toujours pour Paul des instruments de sa pensée et non l’inverse. Elles sont souvent polymorphes, c’est-à-dire qu’elles expriment plusieurs choses à la fois, et ne s’embarrassent pas d’une éventuelle incohérence. Il en fait éclater les limites.

Les croyants ne sont pas amenés à accoucher du Christ, mais c’est l’embryon qui est appelé à envahir l’être tout entier de la mère porteuse. Il ne s’agit plus de reconnaître l’identité de la mère dans l’enfant, mais les modifications opérées dans la mère à l’image de l’embryon qui se développe en elle.

Marie et le Christ

L’ensemble de ces rapprochements, la femme, l’Église, la grossesse, donne à la femme, en général, une place privilégiée dans la compréhension du mystère du salut. Toute femme peut reconnaître en Marie, cas unique dans l’histoire, une référence, un type29 de ce qu’elle expérimente elle-même et de ce qui devrait advenir de tout chrétien.

Soyons clair, incarner le Christ, c’est porter en soi un ministère d’humilité et d’amour. Celui que Jésus a vécu dans la poussière de Palestine. Non parce que cela serait le destin à la fois du Christ et de la femme : une place d’humilité et de soumission, mais d’une part, parce que c’est celle qu’on leur a donnée à l’un comme à l’autre, et d’autre part, parce que c’est celle que le Christ et les femmes ont assumée au cours de leur cheminement dans l’histoire. Ce ne sont pas les dominants qui se reconnaissent le mieux dans le Christ, mais les humbles.

Ainsi, paradoxe de l’Évangile, le ministère de la femme s’exprime parfaitement dans un ministère de solidarité auprès de tous ceux et de toutes celles qui connaissent le mépris, qui remplissent des fonctions secondaires, qui sont laissés pour compte, parce qu’elle en est le plus proche. Elle porte la vocation de l’Église, parce que dans la société, elle est en symbiose avec les petits et les faibles.

Non seulement le ministère de la femme est la plus haute des vocations qui ait pu être adressée à un être humain, mais il est le plus crédible et le plus nécessaire, car il est le plus proche de ceux auxquels il s’adresse. Pour être témoin du Christ auprès des femmes, des enfants, des faibles, des petits, des souffrants, il faut avoir avec eux quelque chose en commun. Marie l’a compris en acceptant de remplir sa mission dans l’humilité. « Je suis la servante du Seigneur », avait-elle dit.

L’apôtre Paul ne s’est pas contenté d’appeler les disciples du Christ à témoigner au travers de leur vie de ce que l’incarnation implique. Il l’a vécu lui-même, se faisant faible avec les faibles30.

Dans ce monde de violence, de dureté, d’efficacité, de rentabilité, de comptabilité, les femmes, soumises au Christ, peuvent encore rappeler que la plus haute noblesse, c’est de porter le Christ en soi, et de le faire grandir dans les autres.

 Et Marie dit : Je magnifie le Seigneur, je suis transportée d’allégresse en Dieu, mon Sauveur, parce qu’il a porté les regards sur l’abaissement de son esclave. Désormais, en effet, chaque génération me dira heureuse, parce que le Puissant a fait pour moi de grandes choses.31

Je vous salue, Marie(s) !


Notes :

  1. Actes 2.30 ; 2 Timothée 2.8.
  2. Luc 1.27.
  3. Matthieu 13.55. On notera que l’attitude des frères de Jésus à son égard ne correspond pas à celle qui était attendue à l’égard d’un frère aîné (Marc 3.21). Si les frères de Jésus avaient été ses frères puînés, il n’aurait pas eu besoin de confier sa mère à son disciple Jean (Jean 19.26,27).
  4. Marc 6.3.
  5. Luc 1.13,36.
  6. Mis à part l’initiative malheureuse du roi Ozias (2 Chroniques 26.19), qui confirme l’incompatibilité traditionnelle de la royauté et du sacerdoce.
  7. Daniel 9.21-25.
  8. Actes 2.30. Cf. 2 Samuel 7.12 ; Psaume 132.11.
  9. Luc 1.34.
  10. Luc 1.37,38.
  11. Matthieu 1.19.
  12. Matthieu 1.20.
  13. Jean 1.14.
  14. 1 Corinthiens 2.14.
  15. Colossiens 1.27.
  16. Luc 1.35.
  17. Nombres 9.15.
  18. Luc 1.35.
  19. 1 Corinthiens 6.19.
  20. 1 Corinthiens 6.19.
  21. Apocalypse 12.1.
  22. Genèse 3.15 ; Apocalypse 12.4,9.
  23. Apocalypse 12.5.
  24. Apocalypse 12.17.
  25. Osée 2.16-25.
  26. 2 Corinthiens 11.2.
  27. Éphésiens 5.22,23.
  28. Galates 4.19.
  29. La typologie est une science qui reconnaît dans des événements ou des personnages de la Bible, des modèles réduits, défectueux, imparfaits d’une réalité plus vaste qui les dépasse. Ainsi, par exemple, Adam est le type du Christ (Romains 5.12-21) ; la traversée de la Mer rouge, un type du baptême (1 Corinthiens 10.1,2) ; la manne et l’eau du rocher, un type de l’eucharistie (1 Corinthiens 10.3,4).
  30. 1 Corinthiens 9.22. Lire aussi versets 19-23.
  31. Luc 1.46-49.

Source : Extrait de "JE VOUS SALUE...", Joseph, Bath-Shéba, Marie, Thomas, Abraham, Myriam… [Richard Lehmann]

JE VOUS SALUE

La femme porte la vocation de l’Église, parce que dans la société, elle est en symbiose avec les petits et les faibles. De Richard Lehmann. Existe aussi en numérique.

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