Sommes-nous des égarés ?

Par Jean-Paul BARQUON – Rédacteur en chef de la Revue adventiste, secrétaire général de l′Union des Fédérations adventistes

Éditorial | Revue Adventiste | Février 2017

La commémoration des 500 ans de la Réformation (1517-2017) donne l’occasion de redécouvrir les racines d’un mouvement qui a transfiguré le christianisme, en Europe dans un premier temps, puis dans le reste du monde. Luther a traité avec ses 95 thèses, un sujet qui paraît aujourd’hui bien lointain et largement dépassé sur la pénitence. Nous pouvons nous interroger sur la quête intérieure de Luther, qui déclencha un ébranlement complet et inédit dans l’histoire de l’Occident.

Bien sûr, aujourd’hui, on retient largement les bons côtés en minimisant parfois les aspects les plus complexes de Martin Luther. Son effroyable traité rédigé à 60 ans, en 1543, révélateur manifeste de son antisémitisme1 n’était certainement pas inspiré par le sermon sur la montagne… Le tempérament polémiste de Luther est récupéré par bien des chrétiens issus de la Réforme protestante.

Ses propos méprisants à l’égard de Rome et de la papauté2 ont alimenté l’anticatholicisme et les règlements de compte… Aujourd’hui, les évangéliques anglais souhaitent bien rappeler ces divergences3.

Dans la mesure où l’Église adventiste du septième jour rassemble une vaste diversité d’hommes et de femmes issus de pays, de traditions, de sociétés et de cultures différentes, les membres n’ont pas forcément la même analyse sur l’histoire de la chrétienté et la place de la Réforme protestante.

Je ne pense pas que toutes les confessions et les dénominations chrétiennes issues de la Réforme constituent un « protestantisme apostat », vaste société babylonienne… Je crois au contraire, qu’à différentes époques, Dieu a suscité des hommes et des femmes pour éclairer le côté obscur en apportant un regard neuf sur les croyances, la pratique de la foi et sur les comportements. L’adventisme se dessine dans la continuité de l’élan biblique et christique des réformateurs.

Dans son livre « La tragédie des siècles », retraduit en français avec un nouveau titre « Le grand espoir », Ellen White accorde à Martin Luther quatre fois plus de pages qu’à Jean Calvin. La pensée des premiers leaders adventistes fut profondément influencée par les racines calvinistes du protestantisme américain avec le méthodisme et la « connexion chrétienne »4. Ellen Harmon venait du méthodisme, tandis que son mari James White, comme d’autres leaders, appartenait à des groupes « connectionistes ». Historiens et théologiens adventistes savent parfaitement ce qu’ils doivent aux différentes branches de la Réforme protestante.

Luther et Calvin ont toujours maintenu l’idée que l’Église se caractérise par deux éléments majeurs. Tout d’abord, elle se trouve là où la Parole de Dieu est fidèlement enseignée et ensuite, ils ajoutent qu’elle se trouve aussi là où les sacrements du baptême et de la Sainte Cène sont célébrés. Nous ne pouvons qu’être en accord avec eux d’autant que l’importance primordiale de l’Écriture Sainte fait partie de notre Credo. Mais dans leur perception du baptême évangélique, les adventistes comme les anabaptistes désapprouvent à la fois Martin Luther et Jean Calvin qui défendent farouchement le baptême des enfants en n’accordant pas la priorité au baptême du croyant par immersion.

Notre approche du service de communion est plus proche de Zwingli et des réformateurs radicaux que de Luther et de Calvin. Bien d’autres aspects auraient pu être décrits, parce que la théologie biblique mise en lumière par le mouvement adventiste est aussi fermement enracinée dans le passé chrétien. Dieu prend toujours soin de l’Église au-delà des courants et des divergences, des hommes et des temps. Comme l’affirmait déjà le célèbre théologien protestant Karl Barth en 1947 : « l’Église est semper reformanda ». Nous avons toujours besoin de nous réformer.

Dans son dernier livre, dont le titre est emprunté à Maimonide, « Guide des égarés », Jean d’Ormesson transmet son étonnement sur la raison d’être de notre existence. À la fin de son essai, il invite ses lecteurs à se rapprocher de l’existence d’une transcendance5. Il pense que la beauté, la joie, la justice, l’amour, la vérité (sans préciser laquelle) peuvent nous sauver de l’errance. En réalité, ce sont là des conséquences et non pas des conditions. Ces conséquences sont les résultats de « semper reformanda ».

Si nous ne voulons plus être des égarés, nous avons toujours besoin d’une approche sérieuse de la Bible. La limpidité évangélique et biblique reste une nécessité constante. Nous avons besoin d’un approfondissement de la révélation, qu’elle soit prophétique ou paulinienne, sans emprunter des pistes superficielles, sans adopter des interprétations imaginaires, sans prendre des raccourcis avec des conclusions hâtives.a

Notes :

  1. Martin Luther, « Des juifs et de leurs mensonges », traduit de l’allemand, Éditions Honoré Champion, Paris, 2015.
  2. Jean Dumont, « L’Église au risque de l’Histoire », Éditions Criterion, 1981.
  3. Journal La Croix, du 3 février 2017. L’Alliance évangélique britannique a publié un communiqué à cet effet en date du 31 janvier.
  4. La connexion chrétienne est un mouvement de réforme du début du XIXe siècle.
  5. Jean d’Ormesson « Guide des égarés », Éditions Galimard, Paris, 2016.

Source : Février 2017 | Revue adventiste | page 3

Journal mensuel de l'Église adventiste du septième jour (Revue mensuelle fondée en 1896) - Février 2017 - n° 1850
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