Des valeurs, pour guider l’enfant vers la sociabilité

pr-marcel-rufoPropos recueillis par Claire Bernole auprès du Pr Marcel Rufo

Directeur médical de l’espace méditerranéen de l’adolescence à l’hôpital Salvator, à Marseille, le Pr Marcel Rufo est aussi l’auteur de nombreux ouvrages destinés aux parents. Pédopsychiatre atypique et passionné, il revient, dans cet entretien accordé à Signes des temps, sur l’importance des valeurs transmises dans le cadre de l’éducation, sans omettre le rôle que peut avoir la religion.

Les parents ont pour devoir de subvenir aux besoins physiques de leur enfant mais aussi de favoriser son développement intellectuel et psychique.

Quelles valeurs peuvent les y aider ? 

education-1Les parents ont aujourd’hui accompli beaucoup de progrès. Au lieu d’éduquer de manière à simplement standardiser, ils cherchent à comprendre leurs enfants. On ne peut être que favorable à cette démocratie familiale. Il y a tout de même des effets un peu délétères, c’est que les parents cherchent à séduire leurs enfants dans un système où on s’aime et on s‘aimera toujours. Ils oublient alors quelque chose d’assez banal : il y a des frustrations nécessaires. Il faut savoir dire non à son fils ou à sa fille plutôt que : « Je t’explique. Pourquoi tu ne veux pas le faire, mon chéri ? » L’enfant entend « mon chéri » et fait ce qu’il veut. Élever un enfant, c’est lui faire comprendre que ce n’est pas uniquement dans l’affection que l’éducation se joue. Cela se joue aussi dans le fait qu’il soit dirigé, qu’il doive obéir et qu’il doive être poli. Ce qui a tendance à disparaître parmi les enfants qu’on voit. Ils arrivent dans un lieu avec leur tablette, ne saluent pas, se mettent où ils veulent, mangent comme ils veulent… Finalement, il faut que l’enfant se rende compte que son apparence et ce qu’il montre aux autres, à ses parents mais aussi à ses grands-parents, à des tiers, à ses enseignants, doit être conforme au respect qu’il doit avoir d’autrui et non pas à sa mégalomanie, à sa toute-puissance complètement organisée par l’affection particulière – et sans doute meilleure qu’avant – que les parents manifestent aujourd’hui.

En pratique, comment pourrait-on aider les parents dans cette voie ?

education-2J’ai une proposition toute simple. Le couple peut tenir un petit carnet où il marque combien de fois l’un ou l’autre partent a refusé quelque chose à l’enfant jusqu’au bout. Car souvent, les parents croient qu’ils refusent. Ils disent non et comme ils sont émus d’opposer un refus à leur enfant, ils cèdent immédiatement après. On voit alors venir en consultation des parents épuisés et dégoûtés – je parle là de cas très lourds. Il arrive que des parents ressentent une sorte de désamour pour leur enfant, qu’ils ne maîtrisent plus. Des enfants de quatre ou cinq ans deviennent ainsi de véritables tyrans domestiques, que même la mère ne peut plus supporter. Certaines peuvent aller jusqu’à dire : « J’ai pour lui apparence et ce qu’il montre aux autres, à ses parents mais aussi à ses grands-parents, à des tiers, à ses enseignants, doit être conforme au respect qu’il doit avoir d’autrui et non pas à sa mégalomanie, à sa toute-puissance complètement organisée par l’affection particulière – et sans doute meilleure qu’avant – que les parents manifestent aujourd’hui. moins d’affection que le naturel que je devrais avoir ». Un enfant insupportable va être moins aimé… Les parents doivent guider l’enfant vers une belle sociabilité. Le guider pour qu’il soit complètement autonome dans la société. Cela passe aussi par des attitudes qui sont hors affection. On en demande d’ailleurs beaucoup à l’école à ce sujet : sociabilité, citoyenneté, respect de l’autre… Mais il y a un paradoxe. Il faudrait dans ces cas-là déléguer son autorité aux enseignants quand les parents se montrent aujourd’hui plutôt suspicieux à leur égard. Le dilemme est absolu : l’enfant aura toujours raison par rapport à l’enseignant, et je ne suis pas d’accord. C’est l’enseignant qui doit avoir raison par rapport à l’enfant.

Dans quelle mesure la religion, ou du moins la culture religieuse, peut-elle avoir sa place dans le projet éducatif de parents qui cherchent l′épanouissement personnel de l′enfant ?

La religion est d’abord un beau processus d’identification. 90 % des enfants ont la même religion que leurs parents – comme 90 %, d’ailleurs, adhèrent au même parti politique. Je trouve qu’il est bon, excellent, pour le développement psychomoteur et intellectuel de l’enfant d’adhérer à la religion de ses parents. C’est un signe de continuité, de respect du passé pour avoir un avenir. L’enfant qui adhère à la religion de ses parents est dans un groupe familial qui le repère bien et qui l’accepte. C’est pour cette raison que les religions monothéiques proposent une instruction religieuse à partir de six ou sept ans, au moment où l’enfant découvre l’idée de mort. Or, on voit bien l’intérêt des religions pour atténuer la crainte qui nous saisit de notre finitude.

Comment laisser son enfant libre de ses choix tout en lui transmettant des connaissances et des valeurs propres à une religion ?

education-3On peut déjà lui dire : « J’aimerais que tu adhères à ma religion ». Ce n’est pas honteux. Le père ou la mère peut exprimer ce souhait en expliquant pourquoi. En quoi ma religion m’aide-t-elle ? Les religions sont les mères de l’histoire. Expliquer le sens d’une fête, par exemple,Pessah, l’Aïd-el-Kébir… est intéressant. Je suis favorable à ce qu’on apprenne l’histoire des religions en classe. Imaginons un enfant qui rentre de l’école en disant : « Tu es catholique papa. On m’a appris que le Christ était juif et avait fêté Pâque avec ses amis en rompant un pain sans levain. Tu le savais ? » C’est formidable ! C’est dans l’actualisation des faits religieux que l’enfant peut adhérer à quelque chose de positif par rapport à la religion de ses parents.

Seriez-vous favorable à un enseignement du fait religieux à l′école qui ne soit pas seulement transversal, comme c′est le cas aujourd’hui, mais un cours dédié ?

Oui, j’y serais favorable. Un jour, ce serait le christianisme, un autre le judaïsme, un autre l’islam, puis le bouddhisme, l’animisme… Cela passionnerait les enfants ! Je pense que c’est surtout au primaire que cela se joue, à partir du CP ou du CE1. Il y a aussi la laïcité. Une histoire de cette notion serait très intéressante. Pourquoi la laïcité ? Elle n’est pas une opposition à la religion.

Les derniers événements mettent sur le devant de la scène la religion sous un angle bien sombre. N′est-il pas essentiel de contrebalancer pour donner à l′enfant un regard plus objectif ?

La religion, et notamment l’islam, est sous le feu des critiques. En fait, je crois qu’on craint le chômage, la dégradation de sa qualité de vie… donc on se trouve un ennemi. Mais on confond tout. Ces jeunes hommes qui commettent des actes ignobles sont d’abord des gens perdus, qui croient que par cet acte ils deviennent des héros. Lorsqu’on est mal, on croit être un héros de manière négative. Cela n’a rien à voir avec la religion. Toutes les religions prônent la tolérance, pas la guerre. Vous parliez de valeurs, au début. Je crois que les religions, c’est pouvoir vivre ensemble en adhérant massivement au respect de l’autre. Je crois que le véritable ennemi, c’est le chômage et non la religion.

Source : Revue Signes des temps - n° 1625 - Mai-juin 2015

hardbackstanding2_1160x1385-1

ÉDUCATION (RELIÉ)

Pour l’auteur, l’éducation ne s’adresse pas à l’intelligence seule. La vie enfant doit être harmonieuse, à la fois corporelle, intellectuelle, affective, pratique et sociale, mais aussi spirituelle.

Les commentaires sont fermés

%d blogueurs aiment cette page :