Jésus est-il divin ?

Notes sur la grammaire de Tite 2.13 et de 2 Pierre 1.1 (1)

Par Luca MARULLI - Professeur de théologie, Doyen de la Faculté adventiste de théologie au Campus adventiste du Salève

De son vivant, Jésus n’a pas été considéré comme étant « divin » dans le sens « égal à Dieu ». Même l’appellation « Fils de Dieu (2) » n’est pas en soi une affirmation dogmatique de la nature divine de Jésus : Adam a été ainsi défini en Luc 3.38 ; dans l’Ancien Testament, Israël est appelé « mon fils premier-né(3) » et dans la Sagesse de Salomon(4) c’est l’homme juste et pieux qui est appelé « fils de Dieu(5) ». Après la mort de Jésus, le fait que les femmes se rendent au tombeau pour l’embaumer (Marc 16.1 et parallèles) prouve bien qu’on ne s’attendait pas à autre chose qu’à trouver un cadavre dont il fallait prendre soin par une digne sépulture. L’incrédulité et l’étonnement des disciples (cf. Luc 24.11, 12) confirment également leur incompréhension.

Leur intelligence ne sera ouverte qu’après la résurrection (Luc 24.45). Mais à quelle conclusion les chrétiens du Ier siècle, après des années de réflexion, vont-ils arriver ? Manifestement, à une conclusion qui n’est pas restée sans opposition : Jésus est divin. Cette affirmation a rencontré des objections philosophiques (peut-on vraiment concevoir l’incarnation de Dieu ou la fusion entre l’humain et le divin ?), historiques (il n’y a pas de preuves !), et théologiques (la Bible dit clairement qu’il n’y a qu’un seul et unique Dieu : cf. Deut 6.4).

Il est évident que l’on ne peut pas négliger la pertinence de ces contestations et les défis qu’elles représentent. En même temps, il est impossible d’ignorer que, même si l’on n’arrive à une formulation précise et rigoureuse (mais selon une sensibilité et un langage du monde
gréco-romain plutôt que juif ) de la divinité de Jésus qu’en 325 au Concile de Nicée(6), certains textes du Nouveau Testament s’expriment déjà très clairement dans ce sens.

Comme celui-ci a été écrit en grec, la plupart des lecteurs ont accès au texte du Nouveau Testament par le biais de traductions. L’observateur attentif s’apercevra que les traducteurs ne s’accordent pas toujours sur le sens à donner au texte. C’est pour cette raison que, lorsque l’enjeu est de taille, comme dans le cas de la divinité de Jésus, il faudra s’assurer que les règles de la grammaire et de la syntaxe grecques sont respectées et que le traducteur ne se laisse pas influencer par ses convictions personnelles. À ce propos, il est intéressant de se pencher sur les deux manières de traduire le texte de Tite 2.13.

« L′observateur attentif s′apercevra que les traducteurs bibliques ne s′accordent pas toujours sur le sens à donner au texte ».

La Traduction Œcuménique de la Bible – TOB (traduite par des biblistes catholiques, protestants et orthodoxes), la Colombe et la Nouvelle Bible Segond, la Bible en Français Courant et la Parole de Vie (traductions œcuméniques), la Bible de Jérusalem (d’inspiration catholique) et la Bible Darby (le traducteur était un chrétien évangélique), juste pour citer quelques exemples, s’accordent sur une traduction qui définit Jésus-Christ comme « notre grand Dieu et Sauveur ».

Par contre, la Bible du Nouveau Monde (témoins de Jéhovah), la version Chouraqui (traduction d’un intellectuel juif ) et même la King James (d’inspiration anglicane et protestante) comprennent une double épiphanie : celle « du grand Dieu » et celle « de notre Sauveur Jésus-Christ ».

Il est tentant de justifier cette divergence en l’attribuant aux différents présupposés théologiques des traducteurs impliqués : le premier groupe est en effet composé par des chrétiens déjà convaincus de la divinité de Jésus, tandis que le deuxième (sauf pour la King James) est constitué par des traducteurs pour lesquels Jésus n’est pas consubstantiel au Père. Toutefois, ne pouvant pas justifier une traduction par des présupposés théologiques, il sera nécessaire de se tourner vers l’analyse grammaticale des textes bibliques à traduire pour éviter, dans la mesure du possible, toute contamination idéologique.

Le savant bibliste anglais Granville Sharp, qui était également l’un des pionniers de l’abolition de l’esclavage, publie en 1798 un livre sur l’emploi de l’article défini dans le grec du Nouveau Testament(7).

Suite à son analyse fondée sur la comparaison de milliers de textes, G. Sharp parvient à la conclusion que, en simplifiant, lorsqu’on trouve la construction : article–NOM(8) –et(9) –NOM les deux noms se référent à la même personne(10). Pour en donner un exemple, lorsqu’en Hébreux 3.1 l’auteur écrit littéralement « le–APOTRE–et–GRAND PRETRE […] Jésus-Christ », les noms « apôtre » et « grand prêtre » sont à comprendre comme deux descriptions de la même personne, Jésus-Christ, même si l’article défini est utilisé seulement avant le premier nom.
D’autres exemples de cette manière d’utiliser une seule fois l’article défini pour deux noms se trouvent en Romains 15.6 et 2 Corinthiens 1.3 (« le–DIEU–et–PERE de notre Seigneur Jésus-Christ ») ; 1 Corinthiens 15.24 (« le Royaume à le–DIEU–et–PERE ») ; Galates 1.4 (« la volonté de le–DIEU–et–PERE notre… »). Dans tous ces cas, il est évident que, même si l’article défini est utilisé seulement pour le premier
substantif (« Dieu »), il faut considérer le deuxième (« Père ») comme se référant à la même personne et non pas à une personne différente(11).

Cet emploi si technique de l’article défini grec a été aussi examiné par d’autres biblistes : Middleton (1808)(12) , Ellicott (1863)(13), P. Wendland (1904)(14), et tout récemment par Daniel B. Wallace (2009)(15).
Certes, des exceptions ont été constatées (par exemple cette règle ne s’applique pas aux noms propres), mais la « règle de Sharp » a été confirmée pour le grec du Nouveau Testament.

Lorsqu’elle n’est pas suivie par les traducteurs, la raison est à chercher dans leurs convictions personnelles. C’est ainsi que le grand grammairien néotestamentaire du XIXe siècle Georg Benedikt Winer(16) subordonne la règle grammaticale à sa doctrine personnelle (antitrinitaire), en affirmant que, d’après lui, il n’est pas plausible que Paul, dans Tite 2.13, appelle Jésus « grand Dieu », raison pour laquelle il préfère traduire « en attendant la bienheureuse espérance et la manifestation de la gloire du grand Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ ». Paradoxalement, Winer suit la règle de Sharp pour traduire 2 Pierre 1.11 ; 2.20 ; 3.2 et 3.18 (littéralement « […] de le–SEIGNEUR notre–et–SAUVEUR Jésus-Christ », traduit par « […] de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ »), mais il refuse de l’appliquer à 2 Pierre 1.1 (littéralement « de le–DIEU notre–et–SAUVEUR Jésus-Christ »), qu’il aurait dû traduire, en suivant la règle grammaticale, par « de notre Dieu et Sauveur Jésus-Christ », mais qu’il préfère rendre par « de notre Dieu et du Sauveur Jésus-Christ ».

Nous convenons que la foi en la divinité de Jésus ne se réduit pas à l’application d’une règle régissant une langue, le grec du Nouveau Testament en l’occurrence. Mais, d’un point de vue strictement grammatical, il faut honnêtement reconnaître que les textes de Tite 2.13 et de 2 Pierre 1.1 définissent sans équivoque Jésus-Christ comme Dieu et Sauveur. C’est bien là l’aboutissement de la réflexion christologique du christianisme primitif, qui s’étale sur plusieurs décennies et se cristallise dans les écrits (probablement les plus tardifs) du canon du Nouveau
Testament.

Notes

  1. L’auteur exprime sa gratitude à Corinne Égassse et à Jean-Jacques Henriot pour leur relecture du manuscrit.
  2. Par exemple Mc 15.39, dans la bouche du centurion qui assiste à la mort de Jésus, ou Mt 14.33, où ce sont les disciples qui s’adressent à lui de la sorte.
  3. Le mot grec traduit par « premier-né », prōtótokos, est aussi utilisé pour décrire le Christ en Colossiens 1.15,18 et Apocalypse 1.5.
  4. Un écrit juif du premier siècle av. J.-C., inclus dans le canon biblique de la Septante (LXX), la traduction en grec de l’Ancien Testament
    connue et utilisée par les premiers chrétiens.
  5. Sagesse 2.18 : « Si le juste est fils de Dieu, alors celui-ci viendra à son secours et l’arrachera aux mains de ses adversaires. »
  6. Le Symbole de Nicée : « Nous croyons en un seul Dieu, Père tout-puissant, Créateur de toutes choses visibles et invisibles, et en un seul Seigneur Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, engendré du Père, c’est-à-dire, de la substance du Père. Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu ; engendré et non fait, consubstantiel au Père ; par qui toutes choses ont été faites au ciel et en la terre. Qui, pour nous autres hommes et pour notre salut, est descendu des cieux, s’est incarné et s’est fait homme ; a souffert, est ressuscité le troisième jour, est monté aux cieux, et viendra juger les vivants et les morts, et au Saint-Esprit […] ». Ce texte sera repris et augmenté lors du Concile de Constantinople, en 381.
  7. Remarks on the uses of the definitive article in the Greek text of the New Testament, containing many new proofs of the divinity of Christ,
    from passages which are wrongly translated in the common English version.
  8. Substantif, adjectif ou participe substantivé ayant une fonction d’adjectif.
  9. Kaï en grec.
  10. Les deux noms (substantifs/adjectifs/participes) doivent être au même cas et doivent être reliés par la conjonction « et » (kaï en grec) :
    dans ce cas, si l’article est utilisé seulement pour le premier nom, le deuxième nom se réfère aussi à la même chose que le premier.
  11. Voir aussi Ephésiens 5.20 ; Philippiens 4.20 ; 1Thessaloniciens 1.3 ; 3.11,13 ; Jacques 1.27 ; 3.9 ; Apocalypse 1.6.
  12. The doctrine of the Greek article applied to the criticism and illustration of the New Testament.
  13. « Scripture and Its Interpretation », in Aids to faith : A Series of Theological Essays.
  14. « Soter », in Zeitschrift fur neutestamentliche Wissenschaft, V : 335-353.
  15. Granville Sharp’s Canon and Its Kin. Semantics and Significance, Studies in Biblical Greek 14, New York – Bern – Berlin – Bruxelles – Frankfurt am Main – Oxford – Wien, Peter Lang, 2009.
  16. A Greek Grammar of the New Testament, 1825.
Source : Revue Adventiste juillet 2016 - pages 6, 7es 6, 7
French: Louis Segond (1910) - SEG

7 Il en toucha ma bouche, et dit: Ceci a touché tes lèvres; ton iniquité est enlevée, et ton péché est expié.  

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et 8

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