Étrangers et voyageurs sur la terre

Par Gabriel MONET, pasteur, professeur de théologie à la Faculté adventiste du Salève

Étrangers et voyageurs sur la terreLe mois dernier, le 16 avril, le pape François a fait une visite express à Lesbos, une des îles grecques les plus touchées par l’arrivée de migrants venant du Moyen-Orient, en particulier de Syrie. Cette visite m’interpelle à plusieurs égards. Tout d’abord par l’écho qui en a été fait. Je ne veux pas minimiser l’importance d’une visite papale, mais j’ai été étonné de l’impact médiatique et symbolique qui a été associé aux quelques heures passées par le chef de l’Église catholique à Lesbos et par le retentissement de ses paroles et de ses actes. Dans un contexte où la religion est souvent cantonnée à l’espace privé, voire critiquée par divers intellectuels et politiciens, force est de constater qu’un leader religieux demeure une référence morale quand il met au coeur de son action une humanité miséricordieuse. Tant mieux !

Un autre élément m’interpelle. Le pape a visité le camp de Moria accompagné de Bartholomée, le patriarche orthodoxe de Constantinople, et Ieronymos, l’archevêque orthodoxe d’Athènes et de toute la Grèce. Devant un défi humanitaire aussi important, point de querelle de chapelles, mais une parole commune qui ne la rend que plus forte. Ils ont ainsi pu ensemble affirmer : « Nous sommes venus pour attirer l’attention du monde devant cette grave crise humanitaire et pour en implorer la résolution. Nous voulons unir nos voix pour parler ouvertement en votre nom. Nous espérons que le monde prête attention à ces situations de nécessité tragique et véritablement désespérées et réponde d’une façon digne de notre humanité commune. Ne perdez pas l ’espérance, vous n’êtes pas seuls ». La parole est forte, mais elle n’en est que plus retentissante parce que les actes suivent. Certes symboliques, mais tout à fait réels.

Le pape François ne s’est pas contenté d’en appeler à la solidarité et à la responsabilité, il a pris l’initiative de ramener au Vatican 12 réfugiés syriens. En l’occurrence, il s’agit de trois familles musulmanes arrivées dans l’île et y ayant fait des demandes d’asile avant l’accord entre l’Union européenne et la Turquie. C’est la communauté de Sant’Egidio qui va s’occuper de l’accueil, le Vatican du reste. Quand l’enseignement devient exemple, il n’en a que plus de force. Bravo !

Je retiens encore une phrase qu’a énoncée le pape François : « Nous sommes tous migrants ». Une formule choc qu’il a certainement prononcée pour marquer les esprits. En fait, cette affirmation n’est pas de lui, c’est de longue date un message contenu dans la Bible. C’est d’ailleurs ce qui justifie la responsabilité d’accueil et de bon traitement de l’étranger. Déjà dans l’Ancien Testament, on trouvait cette exhortation : « Si un immigré vient séjourner avec vous dans votre pays, vous ne l’exploiterez pas. Vous traiterez l’immigré qui séjourne avec vous comme un autochtone d’entre vous ; tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été immigrés en Égypte. Je suis le Seigneur votre Dieu [Lévitique 19.33-34] ». En fait, le statut de migrant ou d’étranger n’est pas réservé à autrui mais nous guette tous.

C’est vrai sur cette terre en fonction de nos déplacements, mais d’une manière plus générale la Bible défend même l’idée qu’en tant que terriens, nous sommes des étrangers. Une formule divine du Lévitique le met en évidence : « Le pays m’appartient, et vous êtes chez moi des immigrés et des résidents temporaires [Lévitique 25.23] ». Ce que les auteurs du Nouveau Testament ont repris à leur compte en affirmant que nous sommes tous « étrangers et voyageurs sur la terre [Hébreux 11.13, voir aussi 1 Pierre 2.11] ». Au-delà même des aspects géographiques, le statut d’étranger est une réalité psychologique et existentielle.

Or, cette prise de conscience a forcément un impact sur notre rapport à autrui. Comme l’a très bien écrit Éric Fromm : « Une fois que j’ai découvert l’étranger en moi, je ne peux plus haïr l’étranger hors de moi, parce qu’il a cessé, pour moi, de l’être [Éric Fromm, Vous serez comme des dieux,Éditions Complexe, 1975, p. 124.]». Comprendre que l’altérité est une richesse, pour moi comme pour l’autre, voilà une prise de conscience à laquelle le pape a contribué le week-end dernier.
Elle ne sera pas de trop pour rendre notre monde plus solidaire, plus accueillant et finalement plus humain !

Source : Revue Adventiste Mai 2016 - page 9

 

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