Tous immigrés – Revue Signes des Temps

Alors que tant de raisons poussent hommes, femmes et enfants sur les routes dans l’espoir d’une vie meilleure, la tentation peut être de considérer qu’il y a une bonne et une mauvaise immigration. Or, Dieu nous invite à transformer notre point de vue et à faire tomber les barrières.

L’immigration est un sujet au coeur de l’actualité, de nos préoccupations civiles et politiques. Et bien souvent, nous la limitons à une problématique actuelle, moderne, oubliant que l’immigration existe depuis aussi longtemps que les hommes ont décidé de mettre des frontières à des morceaux de terre. Les différentes époques où la Bible a été écrite ne font pas exception à ce phénomène.
En allant plus loin, on peut même dire que la préoccupation pour le sort de l’immigrant émaille tout le récit biblique.

On peut s’interroger : pourquoi Dieu, lorsqu’il appelle Abraham, choisit d’en faire un nomade ? Car au commencement de sa vie, Abraham a un pays, une ville, une position sociale établie. Pourtant, lorsque Dieu l’appelle à lui, ces mots résonnent : « L’Éternel dit à Abram : Va-t-en de ton pays, de ta patrie, et de la maison de ton père, dans le pays que je te montrerai »1. En rencontrant Yahvé, Abraham et sa famille découvrent dans le même temps la dure vie de voyageur toujours en mouvement. Pendant des années, Abraham sera sur les routes, devant désapprendre sa propre culture, qui lui semblait évidente, et même ce que sa propre famille lui avait transmis. Au cours de son voyage, il a dû se confronter à d’autres peuplades, et à leur contact, s’adapter à leurs coutumes, tout en trouvant la voie qui le menait à Dieu et au pays promis. Dieu a fait d’Abraham un immigrant sur cette terre, tout comme il le fera pour son fils, Isaac, et ses petits enfants Jacob et Esaü.
Au cours de l’histoire, les Israélites se trouveront en position d’immigrés dans plusieurs pays. Parfois de leur propre volonté, comme en Égypte du temps de Joseph pour échapper à la sécheresse, parfois malgré eux, prisonniers de guerre déportés contre leur gré comme au temps de Daniel à Babylone.

L’accueil qu’ils reçurent dans ces patries de substitution fut varié, de l’honneur à l’esclavage. Mais Dieu bénit toujours les royaumes qui se montraient bienveillants envers son peuple loin de chez lui. Plus étonnant encore, lorsque le peuple d’Israël était sédentaire, donc en position d‘accueillant et non plus d’accueilli, le texte biblique fourmille d’exemples montrant l’instance de la loi de Dieu à offrir charité et hospitalité à l’immigré.

Il y a de l’éloquence dans une simple vie chrétienne, paisible et harmonieuse. Ce qu’un homme est, a plus d’influence que ce qu’il dit. Cette éloquence est bien plus persuasive que celle des mots […] Un être sympathique et aimant demeure l’argument le plus puissant qui soit en faveur de l’Évangile. Ellen G. White, dans Le ministère de la guérison

Lorsque le peuple d’Israël s’enfuit d’Égypte, après des années d’esclavage, Dieu, par l’intermédiaire de Moïse, lui donna toute une série de lois et de commandements pour lui apprendre le « vivre ensemble » en respectant Dieu. Il y a bien sûr les célèbres dix commandements, mais à ceux-ci sont associés toute une série de lois qui régissaient les différents aspects de la vie privée et en groupe. Et ces lois prennent grand soin de statuer sur « l’étranger qui est dans tes murs », lui garantissant protection et interdisant de profiter de lui.

À l’occasion du discours de dédicace par le roi Salomon du temple à Jérusalem, lieu de la présence visible de Dieu, l’un des moments les plus solennels dans l’esprit du peuple juif, on trouve cette étonnante prière, adressée à Dieu par le roi lui-même : « Quand l’étranger, qui n’est pas de ton peuple d’Israël, viendra d’un pays lointain, à cause de ton grand nom, de ta main forte et de ton bras étendu, quand il viendra prier dans cette maison exauce-le des cieux, du lieu de ta demeure, et accorde à cet étranger tout ce qu’il te demandera, afin que tous les peuples de la terre connaissent ton nom pour te craindre, comme ton peuple d’Israël, et sachent que ton nom est invoqué sur cette maison que j’ai bâtie ! »

Jusque dans l’aspect le plus sacré, le plus personnel du judaïsme, Salomon, le grand roi plein de sagesse, prie pour le bien être et l’accueil de l’immigré. La Bible défendait l’étranger à une époque où il ne faisait jamais bon être dans un pays autre que le sien, où l’on catégorisait les êtres humains en citoyens ou sous-citoyens suivant leurs lieu et droit de naissance. On ne retrouve pas une telle chose dans le plan de Dieu, bien au contraire.

Jésus lui-même, au tout début de sa vie, a été immigré en Égypte pour échapper à la folie meurtrière du roi juif de son époque, Hérode. Même le Christ a été en position de « réfugié politique ». Cette empathie avec le sort de l’immigré plonge ses racines dans un postulat biblique : l’être humain qui veut entrer en contact avec Dieu est appelé à se considérer lui-même comme un immigré sur cette planète. Même si certains d’entre nous ne déménageront jamais de leur pays d’origine, nous sommes tous des migrants, au moins spirituels, sur cette terre.

Nous sommes de passage sur cette terre et appelés de ce fait à être attentifs au regard que nous portons sur le migrant

D’ailleurs, aucun d’entre nous ne peut être absolument certain qu’il ne se retrouvera jamais en position d’immigrant plutôt que d’accueillant.Volontairement ou non, pour le travail, pour l’expérience, ou parce que des circonstances de la vie nous y obligent, nous pouvons nous trouver en position de quitter pays, famille et sécurité pour un futur incertain. Mais la pensée biblique va beaucoup plus loin. Chaque être humain est appelé à évoluer, grandir et vivre de façon spirituelle le chemin d’Abraham pour rencontrer Dieu. L’Éternel appelle l’homme non pas à nier mais à transcender sa culture et son origine, se rappelant que tous les hommes sont ses enfants.

L’apôtre Pierre insistera sur l’état de tout chrétien, tout croyant en Jésus comme voyageur sur la terre : « Bien-aimés, je vous exhorte, comme étrangers et voyageurs sur la terre, à vous abstenir des convoitises charnelles qui font la guerre à l’âme »3. Le but de celui qui croit est le royaume éternel de Dieu. À ce titre, il se considère comme de passage, immigrant sur la terre, qu’il soit dans le pays de sa naissance ou ailleurs.

De même l’épître aux Hébreux, faisant la liste des grands héros de la foi, conclura ce passage en revue par : « C’est dans la foi qu’ils sont tous morts, sans avoir obtenu les choses promises ; mais ils les ont vues et saluées de loin, reconnaissant qu’ils étaient étrangers et voyageurs sur la terre »4. À la suite de ces grand héros, nous sommes appelés à nous considérer de passage sur cette terre et de ce fait, à être attentifs au regard que nous portons sur le migrant, en particulier celui qui arrive chez nous.

Aimer et accueillir l’immigrant est – et a toujours été – un défi qui nous demande de nous dépasser nous-mêmes. Simone Weil a été jusqu’à dire qu’« aimer un étranger comme soi-même implique comme contrepartie : s’aimer soi-même comme un étranger »5.
Changer notre regard sur nous-mêmes peut faire la différence et nous permettre de changer aussi notre regard sur le migrant,
d’où qu’il vienne.

Par : Élise Lazarus
Source : Revue Signes des Temps - Mai-Juin 2016

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