L′accueil de l′immigré dans la Bible : une ode à l′altérité – Revue Signes des Temps

27449748221_099bab65f0_bAu premier abord, l′étranger est celui qui vient d′ailleurs, mais l′ailleurs ne nous guette-t-il pas tous, par choix ou par nécessité ? C′est ce qui, dans la Bible, justifie le bon accueil de l′étranger en vue d′un vivre ensemble harmonieux.

Respecter et prendre soin de l’étranger

La Bible ne laisse pas de doute concernant l’idéal d’accueil de l’immigré. Non qu’il faille y découvrir un regard naïf sur l’étranger car certaines affirmations divines sont sévères vis-à-vis des nations étrangères, en particulier dans les écrits prophétiques, mais dès qu’il s’agit d’individus qui se trouvent en situation d’immigrés, ou plus généralement de minorité ou de besoin, il existe un devoir d’accueil et de respect. Dans les textes fondamentaux de la Torah, constituée des cinq premiers livres de la Bible, on retrouve avec constance l’exhortation divine à la bienveillance. Par exemple, l’Exode invite à ne pas opprimer l’immigré. Dans le Lévitique, l’affirmation est plus détaillée : « Si un immigré vient séjourner avec vous dans votre pays, vous ne l’exploiterez pas. Vous traiterez l’immigré qui séjourne avec vous comme un autochtone d’entre vous ; tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été immigrés en Égypte. Je suis le Seigneur votre Dieu ». Le Deutéronome renchérit en présentant la grandeur de Dieu « qui ne fait pas de favoritisme », et « qui défend le droit de l’orphelin et de la veuve, qui aime l’immigré et lui donne du pain et un manteau ».

L’attitude d’accueil de l’étranger est révélatrice
de l’accueil accordé à Jésus lui-même

Il est vrai que dans la pratique, cette invitation n’est pas une évidence. Ce qui explique que plus tard, l’attitude d’ouverture de Jésus vis-à-vis des étrangers, qui se situe tout à fait dans cette ligne, n’a pas toujours été bien perçue par ses coreligionnaires. Pourtant, sa position théorique comme son attitude pratique sont sans équivoque. Il n’hésite pas à manifester intérêt et attention envers une femme cananéenne ou un centurion romain. La célèbre affirmation de Jésus : « J’étais étranger et vous m’avez recueilli »6 est l’affirmation que l’attitude d’accueil de l’étranger est révélatrice de l’accueil accordé à Jésus lui-même puisqu’il ajoute : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ».

C’est sur la base de cette conception que l’apôtre Paul pourra conceptualiser une forme de dépassement des identités nationales, entre autres, en affirmant : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme, car vous tous, vous êtes un en Jésus-Christ ». Quant à l’apôtre Pierre, il a probablement à l’esprit l’attitude hospitalière d’Abraham aux chênes de Mamré quand il affirme : « Que l’affection fraternelle demeure. N’oubliez pas l’hospitalité : il en est qui, en l’exerçant, ont à leur insu logé des anges ».

Accueillir l’autre, accueil-lir l’altérité

C’est une chose de concevoir théoriquement l’idéal biblique concernant la relation envers l’étranger, c’en est une autre de transformer cet idéal en réalité, car il existe des tensions autour des notions d’accueil et d’hospitalité. L’étymologie du mot « accueil » est pourtant significative
puisqu’elle vient de colligere qui signifie « réunir », « rassembler », mais aussi « cueillir », « recueillir ». De la même manière que l’on cueille des fruits avec douceur pour les rassembler dans un même panier, l’accueil est le rassemblement de personnes jusqu’alors dispersées ou différentes en vue de vivre ensemble. Mais la proximité sémantique entre « hospitalité » et « hostilité » est révélatrice du défi que représente l’accueil de l’autre. Le mot latin hospes qui a donné « hospitalité » est un dérivé du vocable hostis qui a aussi donné « hostilité », mais tous les deux ont désigné dans un premier temps « l’hôte », dans les deux acceptions du terme (celui qui est reçu et celui qui reçoit), puis dans un second temps « l’étranger », et enfin « l’ennemi ».
Finalement la richesse des notions d’accueil et d’hospitalité renvoie à celle de l’altérité. La relation à autrui implique nécessairement une forme de décentrement et une ouverture à la différence, de part… et d’autre. En effet, la notion d’étranger est somme toute très relative. On est étranger dès lors que l’on n’est plus « chez soi », et cela peut survenir plus facilement qu’on ne l’imagine, que ce soit dans un contexte où le nomadisme est assez récurrent comme dans l’Ancien Testament ou dans un monde globalisé où le voyage est d’une grande facilité comme c’est le cas aujourd’hui.
D’ailleurs les auteurs bibliques vont jusqu’à dire que nous sommes tous « étrangers et voyageurs sur la terre ». Cette prise de conscience a forcément un impact sur notre rapport à autrui : « Une fois que j’ai découvert l’étranger en moi, je ne peux plus haïr l’étranger hors de moi, parce qu’il a cessé, pour moi, de l’être ».

La proximité sémantique entre ‘ hospitalité ’
et ‘ hostilité ’ est révélatrice du défi
que représente l’accueil de l’autre

Un engagement personnel et collectif

Dans la Bible, l’accueil de l’immigré est associé à « l’amour du prochain comme soi-même »12. Cela fait partie intégrante de l’idéal chrétien et ne peut rester une option, que ce soit individuellement ou collectivement. À l’image de l’attitude du Christ, un chrétien ne peut être qu’encouragé à développer une attitude engagée de bienveillance, d’accueil et de respect envers son prochain. Or l’étranger fait partie de ce cercle dès lors qu’il est à proximité, qu’il soit réfugié politique, … [à suivre]

Vivre ensemble

C’est quand on échange que l’on change ; c’est la vie avec autrui qui permet d’élargir ses horizons et de grandir. Martin Buber l’a bien montré dans son célèbre essai Je et Tu en insistant sur la primauté de la relation et sur l’importance de considérer autrui comme véritable sujet distinct.« Au commencement est la relation qui est une catégorie de l’être, une disposition d’accueil, un contenant, un moule psychique ; c’est l’a priori de la relation, le Tu inné »1. Martin Buber explique que les relations humaines peuvent prendre deux orientations, le Je-Tu et le Je-Cela. Dans la relation Je-Cela, l’autre existe non pas en tant que véritable personne mais pour ce qu’il représente, pour les aspects extérieurs de son être, ses habits, son physique par exemple. Par contre, la relation Je-Tu permet une véritable rencontre de l’autre et met en jeu la totalité de la présence. Pour que cette relation advienne, il importe de faire preuve d’ouverture, de disponibilité. Elle demande à la fois spontanéité et engagement. La rencontre peut alors surgir. D’une certaine manière, cela rejoint l’impératif de Kant : « Agis de façon telle que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen »2. Il y a dans cette vision de l’altérité un des fondements essentiels du vivre ensemble. – G. M

1. Martin Buber, Je et Tu, Paris, Aubier, 1969 (éd. allemande, 1923), p.50.
2. Emanuel Kant, Métaphysique des moeurs I, Paris, Flammarion, 1994, p.108.

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